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Le Chant des Loups

Silvius en est sûr. Cette nuit, il va se passer quelque chose.

Voilà maintenant presque deux mois qu'il guette les allées et venues de son frère Marcellus. Il pourrait le dénoncer à leur oncle Hervé, le demi-frère de leur mère, qui prend soin d'eux depuis maintenant cinq ans, ou du moins le prétend.

Mais il ne le fera pas. Marcellus grogne souvent d'obéir aux ordres et interdictions du vieux grognon presque aveugle mais pourtant voit toujours tout. Il a raison de grogner. Hervé est un homme important parce qu'il est devenu prêtre et que l'évêque a fait de lui le curé de ce lieu, mais autrefois, et tout le monde 'en souvient, c'était un bon à rien même pas capable de porter sa harpe seul sans la laisser choir. Il était bon poète, parait-il, mais c'était il y a si longtemps que lui-même ne s'en souvient pas, et de toutes façons, il ne cesse maintenant, de dire pis que pendre de ceux qui chantent à la harpe.

Silvius laisse Marcellus se lever sans bouger, sans rien dire, sans lui montrer qu'il est éveillé et guette tous ses mouvements, que maintenant il ne sent plus mais qu'il entend encore. Le petit Hervé, lui aussi, a entendu, et lui aussi s'est réveillé, mais il ne doit surtout pas réveiller l'oncle. Silvius le baillonne doucement et le berce un peu. Dans l'ombre, il entend encore quelques froissements de tissu, puis la respiration de Marcellus qui s'éloigne, et finalement, le frottement grinçant du bois usé et des ferrures rouillées de la porte. Il n'entend plus que sa respiration et celle du petit frère prisonnier, et dans l'autre lit, le ronflement épais et puissant de l'oncle.

Est-ce que la servante est avec lui ou dans l'étable ? Silvius n'a pas de raison de penser qu'elle y soit, mais il commence à faire très froid. L'hiver est proche. Ca serait bien étonnant que l'oncle dorme seul. Il va falloir faire attention. Dana a l'oreille méchamment fine.

Le petit Hervé ne dit rien, quand Silvius se lève à son tour. Il a l'air d'avoir compris. L'oncle ronfle toujours. Silvius s'habille. Il s'habille chaud. Marcellus et ses amis sont partis chasser le loup, il en est sûr.

Tout a commencé il y a cinq mois, quand la soeur du chef a clamé haut et fort que les dieux voulaient que les offenses faites au clan par ceux de l'autre côté de la rivière soient vengées. Le père Hervé a ordonné au chef de faire taire sa soeur et de lui interdire les pratiques de sorcellerie dont elle est coutumière. Le chef a grogné, mais obéi. Il a trop besoin d'Hervé pour le fâcher. Il faut dire qu'il envisage d'épouser une des nièces de l'évêque et a obtenu en prime une belle dot dont le village ne saurait que bien se porter. Il aurait volontiers donné, en échange, son neveu pour en faire un prêtre, mais l'évêque n'aurait pas accepté une telle recrue.

Le prince Moran est fou.

Pourtant ce beau garçon solide et digne d'allure est de bonne souche.

Il y a vingt ans, le village obéissait en guerre au père du jeune Moran, le fils du vieux chef. Silvius ne l'a pas connu, et Marcellus non plus, mais tous les hommes du village racontent sa vaillance et sa force. Tous se taisent quand le chef ou Hervé approche. Les femmes ne sont pas en reste. Il avait bravé son père en épousant la fille d'un bucheron et elle était si heureuse de lui ! C'était à en croire les on-dits, le meilleur époux du monde, aimant, attentif et fidèle. Il est mort depuis vingt ans, mais pour certains, il est encore en vie, car son fils, qui porte son nom, a même visage que lui et même regard calme. Mais la ressemblance s'arrête là car le jeune Moran n'a jamais manié arme plus lourde que le petit couteau de bronze brillant avec lequel il coupe les plantes à remèdes et le bâton dont, à en croire Dana, il se sert pour invoquer les esprits.

Quand Silvius était petit, Moran parlait.

Il parlait peu, et bien peu parvenaient à comprendre ses propos, mais il parlait.

Depuis déjà trois ans, personne au village n'a plus entendu la voix du prince.

Depuis trois ans, les gens de l'autre côté de la rivière volent des bêtes et parfois plus encore. Leur chef prétend ne rien savoir de ces pillages mais il ment. Il peut mentir à son aise, quand le Père Hervé lui demande de jurer devant Dieu. Il n'est pas chrétien et certains racontent même que les moines en voyage évitent avec soin de traverser les terres qu'il contrôle.

Silvius a un peu honte de son village, qui courbe devant un lâche qui marche partout accompagné de deux guerriers solides et un imbécile qui marmonne mal un livre qu'il sait à peine lire. Faustina, la mère de Moran, prétend que c'est à cause d'eux que les dieux sont en colère et qu'il ne faut plus leur obéir. Mais qui, alors, serait chef ? Moran le vaillant avait bien un frère... Mais nul ne l'a plus vu depuis si longtemps !

Silvius ne s'est pas trompé. Marcellus a rejoint un petit groupe, qui en a rejoint un autre, puis un autre encore... Ils se dirigent vers la forêt. Silvius n'en est pas surpris. Il les suit. Ce qui le surprend, c'est leur nombre. Ils sont très nombreux. Jamais il n'aurait pensé que tant d'hommes que ça, dans le village, désobéissaient au Père Hervé.

Silvius les suit de loin. Il y a une clairière. Elle semble très grande mais ne suffit pas. Certains restent dans le sous-bois. Combien sont-ils donc ?

Silvius n'a pas le temps de se poser la question car un cri terrible retentit, qui fait s'envoler tous les oiseaux, ceux de jour comme ceux de nuit. Silvius, se plaquant à un tronc, aperçoit la lune qui vient de se lever. Elle est pleine et superbe. La nuit est sans nuages. C'est un miroir d'argent posé sur un manteau noir.

Les hommes ont jeté leurs manteau et crient tous ensemble. Ils cognent leurs armes. Ils rugissent. Au clair de lune, Silvius voit des peintures sur les visages et les torses dénudés. Marcellus est sûrement quelque part là-dedans, mais où ? Peut-être est-ce lui, ce jeune homme, là-bas, à qui un géant dessine des volutes sur le dos.

Le houlement des cris et des cognements monte et descend. Remonte et redescend. Silvius a l'impression que le vacarme dure toute la nuit, mais ça n'est pas vrai. Ca n'a pas duré longtemps. Le manteau resté accroché dans les branches, tout près de lui, n'a pas eu le temps de refroidir.

La clairière est vide à présent. Sans le sol piétiné et les manteaux abandonnés, Silvius penserait avoir rêvé. Il ne les a pas vus s'en aller.

Il n'a pas vu, non plus, entrer dans la clairière le prince Moran.

Pourtant, il en est sûr, il n'était pas là.

A quel moment est-il venu s'asseoir ? Peut-être que ça fait déjà longtemps. Silvius réalise qu'il a dû s'endormir au moment où une main décroche la peau maintenant toute froide et suintante de perles d'eau qui pendouille dans l'arbre.

Les guerriers sont revenus, mais cette fois, on n'entend que le bruit du vent dans les arbres. Ils se sont assis, leurs capes sur les épaules, les poings serrés sur leurs armes. Certains portent des peaux de bête entières et en ont ramené la tête sur la leur. Au milieu de la clairière, près de la source, le prince Moran vient de s'agenouiller près d'un gros loup étendu à terre. Le produit de leur chasse...

Silvius n'a toujours pas compris le sens de cette chasse mais il sait, à présent que ça n'est pas une chasse au loup ordinaire et que son oncle a de bonnes raisons de l'interdire. Sûrement, la sorcière Faustina est pour quelque chose dans tout ça... Mais qu'est-ce que c'est, au juste, « tout ça » ? Si seulement il voyait Marcellus... Peut-être que ça le rassurerait un peu.

Le petit couteau de bronze a brillé sous la lune. Le prince vient de déchirer la gorge du loup et de lui arracher la tête. Il la lève très haut, avec la main gauche, et de la droite, il place une profonde bassine d'argent sous le cou d'où une masse sombre dégouline. En quelques gestes précis et rapides, le loup est dépecé, sa peau est sur le dos de Moran, et sa tête sur le dessus de la grosse pierre près de la source.

Les guerriers ont entamé un long chant lourd et grave, où il est question de force, de bravoure, du sang du loup, de la force de l'autre monde et de bien d'autres choses qui échappent complètement à Silvius. Marcellus et deux autres viennent de se lever, sur un signe que le prince a fait. Ils découpent la viande.

Le prince, avec sa peau de loup sur ses épaules peintes de bleu, a levé la tête et les bras et s'est joint au chant. Silvius entend mal, dans ce choeur immense, la voix qui pourrait être la sienne. Il aurait bien aimé, pourtant. Ca fait si longtemps qu'on prétend le prince devenu muet ! Marcellus et les deux autres font le tour de la clairière en distribuant des quartiers de viande qui sont aussitôt découpés à nouveau et distribués entre les hommes assis aux environs. Ils les glissent sous leur cape, et continuent à chanter.

Moran, lui, est entré dans la source avec la peau de loup. Il fait froid. Silvius frissonne à sa place en le voyant. Sûrement, oui, il est fou ! Il va sûrement prendre une mauvaise fièvre, dont même sa mère ne saura pas le guérir.

Il est ressorti de l'eau et a posé la peau sur le sol. Il s'est assis devant la pierre où trône encore la tête du loup. Il a recommencé à chanter. Dans le clairière, le silence s'est fait. Plus une seule voix sinon la sienne. Une voix grave et pourtant limpide qui semble faire résonner les arbres comme des harpes. C'est tellement beau que Silvius n'écoute même pas les paroles. Il fait comme les guerriers. Il se tait. Il attend la fin du chant en espérant qu'elle ne vienne pas.

La lune perd de son éclat. Le ciel devient moins sombre. L'aube approche. Le prince n'a pas cessé de chanter, mais il a puisé avec un bol dans la bassine d'argent et il marche parmi les guerriers assemblés. Il semble chercher quelqu'un mais sans le trouver. Silvius devine une ondulation inquiète qui se propage.

Pourquoi ce flottement de crainte ? Qu'espèrent-ils donc tous ?

Finalement, le prince fou s'arrête devant une forme ramassée sous une peau d'ours. Il boit une partie du bol et tend le reste à l'homme qui est là. L'homme se lève lentement. Il semble fatigué d'être tant resté assis. A ses mouvements un peu raidis, ça a tout l'air d'être un homme déjà âgé. Qu'est-ce qu'on attend de lui ?

L'homme a bu. Moran ne retourne pas s'asseoir. Il ramasse sa cape et son bâton et prend le sentier qui mène au village. Le soleil commence à pâlir le ciel. Bientôt, il fera jour. Les hommes, un à un, quittent la clairière. Silvius se dit qu'il ferait bien d'en faire autant, parce que si Dana, en se levant, voit qu'il n'est pas là...

Qu'il est bête ! Dana se lève au chant du coq... Et il ne tardera pas à chanter, s'il ne l'a déjà fait. Et puis, de toutes façons, Marcellus aussi n'y est pas.

Dana est fidèle aux anciens dieux. Elle comprendra. Mais Silvius court quand même, sur le raccourci qu'il a pris pour arriver le premier. Il ne sait pas, au juste, s'il craint la colère de l'oncle ou bien celle de Dieu, mais il a peur. Terriblement peur.

Quand Marcellus rentre à son tour, impossible de ne pas l'entendre, car il crie et vocifère contre l'oncle, qui lui répond plus fort encore. Silvius aurait aimé dormir un peu, mais dans le village, plus personne ne dort et tout le monde crie.

Sur la place, Faustina harangue une foule qui n'a plus besoin de l'être, et à la porte du palais, son frère entouré de ses deux gardes les plus solides, essaye de la faire taire au nom de son autorité de chef et de sa parenté avec elle.

Mais Faustina ne se taira pas. Elle désigne à la foule un homme, et dit-elle, c'est lui qui doit être le chef. Elle le présente comme le frère de Moran le Vaillant, l'oncle du jeune Moran, le fils ainé de l'ancien chef. Il a voyagé en des pays très lointains. Il a combattu partout. Il a rencontré les hommes les plus sages de ce temps. Il est le chef du clan et nul ne doit lui refuser ce titre.

Le jeune Moran est assis sur un tas de bois. Il joue d'une petite harpe sans rien dire, et sans rien chanter. En le regardant, pendant que la foule acclame le vieux guerrier balafré qu'on lui offre, Silvius a l'impression qu'il sourit légèrement. Moran ne sourit jamais, ni n'a jamais l'air triste, d'ailleurs. C'est bien pour ça qu'il est fou. C'est une tête vide qui ne ressent plus rien. En tous cas, c'est ce que disent le chef et l'oncle Hervé.

Le chef... Justement ! Le chef, maintenant, c'est ce vieux avec une peau d'ours. Le frère de Faustina ne pourra rien y faire. Silvius a reconnu plusieurs de ses guerriers parmi ceux de la clairière, hier. Et en effet, il n'y peut rien faire. On vient de le traîner jusqu'aux pieds de son neveu pour lui demander quoi faire de lui.

Du tranchant de la main, Moran a mimé un ordre qui est exécuté aussitôt.

Dans le village, ce sont des cris de joie partout. Le vieil ours va mener le clan à sa vengeance et elle sera glorieuse. On accroche des morceaux de tissus colorés aux branches des arbres de l'hiver pour honorer les dieux. Le père Hervé, terré dans la chapelle, fait signe à Silvius et à son petit frère de venir avec lui.

Marcellus intervient. Il a dix-sept ans. Ses frères n'ont pas besoin qu'un autre veille sur eux, et surtout de cette façon. Le ton monte et les gestes deviennent brusques. L'oncle Hervé est un incapable, c'est possible, mais il est robuste comme un taureau. Marcellus est si fluet que Silvius, avec ses treize ans pas mieux bâtis que la plupart de ceux de son âge, le bat à la lutte.

Cette fois, c'est Moran qui intervient. Il a jailli d'on ne sait où, et propulsé Hervé et Marcellus chacun d'un côté. Son visage a changé. Pour la première fois depuis très longtemps, Silvius le voit exprimer une expression, et ça n'est vraiment pas beau à voir. Il est effrayant de colère. Marcellus en recule d'horreur jusque derrière le porche qu'il ne voulait plus passer. Quand à Hervé, il est tombé assis et il ne bouge plus.

Ca n'a duré qu'un instant. Déjà le prince a perdu ce visage horrible, et d'ailleurs, il s'est détourné pour suivre des yeux des jeunes filles chargées de bandelettes aux fortes couleurs. Sa face semble s'éclairer, cette fois. Non, elle ne semble pas. Silvius en est sûr, le prince est, le temps qu'elles passent, beau comme les images du livre de l'oncle.

Il revient. Il ordonne à Marcellus de donner sépulture à son oncle et de prendre sa place en la chapelle ou bien de quitter le village.

Silvius ne sait pas encore combien de temps la fête qui a commencé va durer, mais il se doute que ça ne sera pas long, parce que déjà, tout le monde ne pense qu'à celle qui se fera quand on reviendra de l'autre côté de la rivière, avec des beaux tissus, des parures, des tonneaux de grain et d'huile, des bêtes, des esclaves et des trophées à accrocher au grand arbre devant le palais.




Dernière mise à jour de cette page = Janvier 2011

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