|
|
||
|
La femme sans âge |
||
|
Le frère Bernard, en entrant dans la sacristie, à la suite du père Marcellin, le curé du village, s'attendait à y voir une veille mégère décrépie. Ne lui avait-on pas annoncé « une femme sans âge » ? La porte en avait à peine été ouverte qu'il entrevit son erreur sous la forme d'une haute silhouette assise au centre de la pièce, jouant avec des petits cailloux. C'était donc cela, la « femme sans âge » ? Le frère Bernard ne lui aurait pas donné plus de vingt-cinq ans. Elle semblait robuste, le dos bien droit, les bras solides, la poitrine et les hanches larges. Si elle n'était pas boiteuse, c'était à n'en pas douter l'image même de la fille que les vieux paysans veulent pour leur fils.
La sorcière (si elle l'était) avait un visage très blanc, sec et osseux, marqué de pommettes dures et de grands yeux couleur de brume, surmontés d'épais sourcils d'un roux très rouge que l'inquisiteur n'avait jamais croisé nulle part. Sûrement, sous sa guimpe sagement fermée, elle avait des cheveux de même couleur. Le frère Bernard se laissa un temps aller à essayer de lire dans les yeux gris, puis s'en détourna, réalisant que ces yeux étaient peut-être la seule vraie beauté de la femme, mais ô combien parfaite. Etait-ce le Malin qui avait créé ce regard si doux et calme qu'il en aurait remontré à celui de la Mère-Dieu ? C'était dur à croire... - « Tu es la femme Gertrude qu'ont dit « du Bois », pour ce qu'elle vit près de la forêt ? - Je suis celle-là. - On te dit sorcière. Le sais-tu ? - On a dit de moi bien des choses, monseigneur. - On te dit « sans âge », aussi. Tu ne me sembles pas si vieille pourtant. Ton front est sans une ride. Tes membres sont solides. Sais-tu pourquoi on dit cela ? - C'est que je n'ai pas d'âge, monseigneur. Sans mentir, je ne peux vous dire quand je suis née, et je ne peux, non plus, nier avoir vu sortir de leurs mères les plus âgés des vieillards de ce lieu. - Allons donc. J'ai vu causant près du four des hommes et des femmes à l'échine courbée et au visage mangé par les ans. Ceux-là, tu les aurais fait naître ? - Allons donc. J'ai vu causant près du four des hommes et des femmes à l'échine courbée et au visage mangé par les ans. Ceux-là, tu les aurais fait naître ?
- Depuis quand vis-tu en ce lieu ? » La femme hésita un peu. - « Je ne sais plus très bien, monseigneur. C'était au temps du roi Eudes, je crois. - Le roi de quel pays parles-tu ? » Elle répondit les yeux stupéfaits et le ton assuré: - « Celui de France, monseigneur. » Le frère Bernard se remit à la dévisager, puis, pour ne pas trop croiser son regard, il se mit à marcher autour d'elle, afin de mieux la jauger, l'ayant bien examinée. L'impression de robuste paysanne qu'elle lui avait faite au premier abord s'ancrait de plus en plus, et pourtant... Pourtant, un seul roi de France s'était nommé « Eudes » et son règne remontait à bien longtemps. Combien de temps, au juste ? Il réfléchissait à cela quand le père Marcellin l'interrompit dans ses pensées:
- As-tu une réponse à cela, femme ? - J'ai cherché longtemps la réponse à cette question... Mais cela fait bien longtemps que j'ai renoncé à jamais la trouver. - Combien de temps, penses-tu, depuis que tu as cessé de chercher ? » La Gertrude posa sa bouche sur son index replié, puis fronça les sourcils, enfin, elle se mordilla les lèvres plusieurs fois, le front marqué d'une ride profonde, et répondit enfin, mais d'une voix claire et assurée, comme elle avait répondu jusque là : - Cela fait bien mille et cinq cent années, ou peut-être six cent. » Le frère Bernard hoqueta. - « Tu es si vieille que cela ? Serais-tu si vieille que tu aie vécu au temps où Notre Seigneur était sur cette terre ? - En ce temps-là, monseigneur, je me trouvais, je crois en un pays de la terre d'Afrique. Je voyageais beaucoup, en ce temps où je cherchais des réponses... Et puis j'ai voulu revoir le pays de ma naissance qui est très loin d'ici, au septentrion.
- Le monde est trop grand pour pouvoir en dire cela, monseigneur. » Le frère Bernard avait la sensation de s'égarer et d'oublier ce pourquoi il était venu en ce village. « Si tu es née avant que le Sauveur vienne en ce monde, tu n'as pas toujours été chrétienne. Quand as-tu été enseignée de Notre Seigneur ? - Au temps du roi Charles le Simple, monseigneur. J'étais prétresse du dieu Odin et maitresse des runes, avant cela. Chrétienne, je ne pouvais plus l'être et il m'a fallu trouver comment vivre. - Fais-tu appel à Odin quand tu soignes les malades ? - Au temps de mon baptême, on m'a enseigné qu'Odin n'existait pas. Vas-tu, toi, comme les frères prêcheurs qu'on voit parfois passer ici, dire que celui-là et les autres anciens dieux sont des démons ? - Hé bien... - Cela me paraît difficile, s'ils n'existent pas. - Ils peuvent être des démons se faisant passer pour eux. - Qu'on me brûle, et finissons-en avec ces questionnements ! - Sais-tu bien de quoi tu parles ? - Je parle de questions qui n'auront jamais de réponses et de villageois qui veulent un coupable aux orages de grêle et aux malades qu'il y a dans le village. - Sais-tu quel est leur mal ? - On ne m'a pas laissé les approcher. - Tu demandes à être brûlée. Est-ce là tout le cas que tu fais de la vie que le Seigneur t'a donnée ?
Encore une fois, le frère Bernard ne savait plus que dire devant l'assurance de cette femme. Elle avait un peu perdu de son calme, mais cela lui donnait grande allure. S'il était vraie qu'elle aie été prétresse d'un dieu païen, elle avait dû, autrefois, savoir haranger les foules aussi bien ou mieux que les frères prêcheurs faisant sermon sur les places. - « Enfin quoi, décidez-vous, frère Bernard. Catherine m'a dit ce matin qu'elle fera au repas tourte aux rognons... Elle la réussit fort bien, savez-vous ? Ce serait dommage de laisser cette bonne chère se gâcher, et la sorcière a avoué: décidez donc de son sort. - Je n'ai entendu aucun aveu. - Prenez garde, monseigneur. Avant peu, on vous accusera d'avoir succombé aux sorts que je jette. - Tu connais bien la nature humaine. - J'ai vécu assez pour cela. - Je ne peux pas te condamner. Je n'en saurais trouver la raison et tu me parais au contraire de ce qu'on dit de toi, femme de grande raison et de coeur pur. - Alors celui qui viendra bientôt te remplacer m'accusera de t'avoir ensorcelé. Bernard hésita encore.
Elle avait raison, et il le savait... Mais qu'aurait-il dû décider ? Une ordalie ? Il ne croyait pas à ces méthodes dont on sort toujours coupable. Autant laisser un autre que lui envoyer la malheureuse au bûcher... Mais les orages de grêle et les six ou sept malades des ardents n'étaient pas la seule accusation que les villageois avaient portée contre la Gertrude. - « On m'a parlé, aussi, d'une fille que tu avais et qui a été tuée ? Sais-tu comment cela est arrivé ? - Je sais que j'étais à soigner un ouvrier à la jambe cassée et qu'on l'a trouvée dans un des prés entre chez moi et le village, le cou tranché. - Des gens ont dit que tu aurais donné ta fille à à démon et qu'il lui aurait coupé le cou pour manger son âme. - Par les temps qui courent, j'ai plutôt pensé, quand cela est arrivé, à des routiers fatigués de ne pas se battre. C'était il y a plus de trente années, et nul, au village ne s'en était jamais soucié. Pourquoi maintenant ? - Ta fille, qui était son père ? - Ma fille était une enfant que le père Gontran, qui était curé ici en ce temps-là, a trouvée dans une bauge à cochons, un jour de grande pluie et de grand vent où il revenait d'aller visiter un mourant. Qu'en aurait-il fait ? Son chemin passait par chez moi, pour me parler d'un autre malade à qui il voulait que je prépare potion contre la fièvre. Il m'a laissé Albina. - Tu as élevé cette enfant comme ta fille. Sa mort t'a peinée ? - J'ai vu trop de gens mourir pour encore pleurer ceux qui s'en vont. Albina était trop jeune pour s'en aller déjà. C'est tout ce que je peux en dire. » Elle avait dit cela d'un ton étrange, comme assombri, alourdi... A l'évidence, elle en avait de la peine, quoi qu'elle en dise. - « Tu la crois en Paradis ? - Pourquoi n'y serait-elle pas ? - Tu crois, toi, y aller ? Cette femme solide comme un homme aurait été, si elle avait été d'autre nature, de taille à discourir devant les universités et parcourir les routes pour prêcher... Mais elle était femme et peut-être sorcière. - « Gertrude est ton nom au baptême. Tu en avais un autre, avant ? - Plusieurs autres... Au temps où je croyais encore pouvoir vieillir, on me nommait Melluée. Ainsi me nommaient mon père et ma mère. Ainsi me nommait le premier homme que j'aie épousé. - Tu en as épousé d'autres? » Elle hocha la tête. - « J'ai été veuve tant et tant de fois... Et mère jamais. Autant rester veuve, désormais! » * Le père Marcellin, sans doute lassé d'attendre l'heure du repas, venait de quitter la pièce. Rester seul avec la Gertrude aurait été dangereux, tant pour lui que pour elle. Bernard s'esquiva à son tour. Bien certain que le père Marcellin allait se hâter de dire à tous que la sorcière avait envoûté l'inquisiteur... Les chances qu'on fasse venir un autre inquisiteur étaient assez minces, à en juger par la rage qu'on sentait dans tout le village et à la maison forte voisine... La Gertrude avait raison. Il n'avait pas le choix. En cet état d'excitation, les villageois étaient bien capables de le tuer pour pouvoir brûler la sorcière avec le bûcher de la Saint Jehan qu'on voyait s'élever aux abords du village. Sire Robert, le maître de la maison forte, les rejoignit tandis qu'ils marchaient vers la cure.
Sûrement, il devait attendre, tout près, pour savoir la décision de l'inquisiteur. Une poignée de paysans le suivait à quelques pas, certains presque menaçants. Il devait se prononcer. - « La femme Gertrude du Bois sera brûlée. En sa miséricorde, l'inquisition autorise qu'elle soit strangulée avant que son corps soit purifié par le feu. » C'était fait. C'était dit. Il se sentait lâche et mauvais d'avoir fait cela, mais s'il ne l'avait pas fait, il en était sûr, la femme du Bois aurait été brûlée aussi. Au mieux, on aurait attendu, pour ce faire, qu'il soit parti et loin du village. Ainsi, au moins, il lui épargnait le supplice d'être dévorée vivante par les flammes. Suivant, les yeux baissés, le père Marcellin vers le bon repas préparé par la servante et sa fille, le frère Bernard essaya de ne pas entendre les cris des paysans suivant leur seigneur à la sacristie. Il n'avait pas faim. * Le repas s'était écoulé en silence, à la grande contrariété du père Marcellin, s'il fallait en juger par sa mine. Sûrement, pour lui, brûler une sorcière était l'occasion de faire la fête. Et de fait, il avait, en compagnie de la servante et de sa fille, pris le chemin du feu qui ne brûlerait pas que des figures de paille. Le frère Bernard était donc resté seul à la cure et seul, peut-être même, au village, quand l'orage éclata. Il sortit regarder les éclairs et la pluie battante. C'était un orage terrible, et imprévu, aussi, car il avait fait beau toute la journée. Bernard ne put en profiter bien longtemps, car les villageois, rentrant au foyer comme conils courant à leur terrier, arrivaient sur lui au galop. Il avait toujours aimé la grandeur des orages... Oui... Il les aimait, mais pas au point de les admirer ainsi. S'il était sorti regarder celui-là, c'était qu'au premier coup de tonnerre, il avait imaginé l'eau détrempant le bûcher.
De plus en plus petites, certes... Mais on les voyait. Le frère Bernard se laissa tirer à l'intérieur par une main qui ne pouvait être que celle du père Marcellin. Il laissa la fille lui verser un verre de vin chaud, sans bien entendre les récriminations de la vieille qui le grondait comme un enfant pour s'être laissé tremper. L'orage dura une bonne partie de la nuit. Au matin, les rues et la place étaient gluantes de boue et les vaches s'enfonçaient de tout le sabot dans la terre des courettes. Bernard fut un des premiers sur les lieux du bûcher. On y voyait, toute claire au coeur des bois noircis, une forme rouge et blanche. Longtemps, personne n'osa avancer. Puis la fille de la servante arriva avec sa mère. Toutes deux portant, comme presque tout le village, un manteau pour se protéger du frais presque glacial que l'orage avait fait tomber. La première, elle s'approcha du bûcher plus près, défaisant son manteau, puis elle tenta de d'escalader les morceaux calcinés et déjà brisés. Bernard, la voyant si menue et maladroite, craignant de la voir tomber, s'avança aussi et lui prit le manteau, pour aller en couvrir la femme aux cheveux rouges. Elle n'avait pas une brûlure. |
||
|
Dernière mise à jour de cette page = février 2011 |
||
|
Droit d'auteur = Liste des dépôts. |
||