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Estryga

Je m'appelle Estryga et je ne suis pas ce que je parais, ni ne parais ce que suis.

Les humains, quand ils m'aperçoivent, sont toujours pris d'un étrange sentiment mêlé de pitié et de crainte, et moi, je sens dans l'air ce sentiment qui, à leur approche, met mon flair en éveil.

Je ne suis pas ce que je parais.

D'ailleurs, qu'est-ce que je parais ? Est-ce ma faute, à moi, si je ne suis encore qu'une petite fille et si je ressemble aux petites filles humaines, avec comme elles de grands yeux tendres et de jolies joues rondes ? Est-ce ma faute, à moi, si les humains sont fascinés par mes gestes lents et tranquilles que n'ont jamais leurs enfants à eux? Est-ce ma faute, à moi, si ma peau trop blanche et mes yeux trop brillants sont pour eux comme la flamme d'une bougie pour les papillons de nuit?

Et puis, c'est bien fait pour eux, d'abord. Ils sont trop bêtes, et ils sont trop méchants. C'est leur faute, si je suis toute seule, perdue dans la nuit froide, sans personne pour me protéger et m'aider à grandir. C'est eux qui m'ont pris ma mère.

J'étais toute petite, alors, mais je me souviens... Et je sais ce qui s'est passé, parce que je ne suis pas une humaine et que l'esprit de ceux de mon espèce n'est pas aussi fragile que celui des humains et qu'il perçoit et garde plus de choses et bien mieux.

Ce soir-là, le village où je suis née suintait la terreur, mais pas une bonne terreur appétissante comme j'aime en trouver dans la brise, quand je me réveille... Non... Une vilaine terreur mêlée d'une colère immense et multipliée par des tas et des tas de personnes. Tout le village, et plus encore, était rassemblé pour produire cette colère, comme si ça pouvait les empêcher d'avoir peur... Peur de ma mère, la Stryge.

Les pauvres fous ! Espéraient-ils donc effrayer la peur elle-même ? Dans mon berceau, j'étais sûre que ma mère allait à tous, un à un, leur arracher le coeur et le dévorer ou bien me le donner pour que je grandisse plus vite. J'en étais tellement sûre !

Et puis, une voix s'est élevée, que la clameur de la foule a étouffée tout de suite. Mais la voix a repris, plus haute, plus forte, et j'ai reconnu celle de mon père, héros loyal, brave et vaillant. Il s'efforçait de les convaincre que les histoires de créatures dévoreuses ne sont que des légendes pour faire peur... Mais ces fous ne voulaient pas l'écouter, alors il a demandé s'il y avait des témoins pouvant jurer contre sa femme, qu'elle était une dévoreuse. Il s'est trouvé bien plus de jureur qu'il n'en fallait. Alors mon père est entré dans la maison et il a vu.

Il a vu ma mère qui venait de régurgiter pour moi une partie de sa chasse et il m'a vue moi, qui me régalais du coeur de trouillard qui m'était offert. Devant sa femme et sa fille ainsi couvertes de chair et de sang, pour la première fois de sa vie, il a été saisi de peur. Une peur immense, terrible, incontrôlable, délectable...

La foule en colère était entrée avec lui, et sans attendre, ils s'étaient rués sur ma mère pour la détruire. Mon père, seul, faisait encore attention à moi, et m'avait retirée du berceau rougi, mais moi, qui n'avais pas fini de manger, je sentais sa peur, et cela augmentait ma faim. Il avait peur de ce qu'il avait vu en entrant dans la maison. Il avait peur, encore plus, de ce qu'il avait laissé faire, car après tout, il le devinait bien, ma mère n'était ainsi que par la volonté des dieux qui l'avaient créée dévoreuse. Les villageois et lui-même ne risquaient-ils pas leur colère ?

Il avait peur. De plus en plus peur. Une peur qui croustillait dans l'air. J'avais faim. De plus en plus faim.

Et en bas de la colline où il s'était réfugié avec moi, on ne sentait plus la moindre odeur de peur. On n'entendait plus que des cris de joie.

Je m'appelle Estryga. La lumière du jour ne m'est pas plus néfaste que celle de la nuit, mais à trop bien me voir, les humains devinent trop vite ce que je suis, alors je me montre à eux plutôt le soir, au crépuscule.

Je ne suis qu'une petite fille. Il faut que je dorme. Quand je serai plus grande, sûrement, toute la nuit sera mienne, jusqu'à l'aurore. Toute la nuit sera ma chasse et mon domaine.




Dernière mise à jour de cette page = février 2011

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