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Le volet mal attaché s'est écarté en douceur. Sans un bruit. Sans un grincement. Sans un claquement. Sarah n'a rien entendu, et maintenant, roulée en boule sous l'arlequinade de laines dépareillées et un peu mangées au mites, elle regarde le rayon de lune qui éclaire la cheminée de la chambre. La cheminée qui ne sert jamais, parce que depuis déjà longtemps, on y a placé un petit poële. C'est plus efficace, ça fume moins, et c'est plus facile pour réchauffer le repas, mais à cause de ça, le loyer est plus cher.
- « Hé bien, la grande ? Tu as peur de nous maintenant ? » Cette fois, elle en est sûre. Pica a parlé. Elle aussi la regarde, comme Pico, avec ce même sourire de bois peint qui brille dans la lumière pâle. Elle aussi danse toute seule au bout de ses fils, et pourtant, la voie ferrée est silencieuse, elle. - « Dis, la grande, pourquoi tu ne nous fais plus danser ? On s'ennuie. » Sarah n'est pas bien sûre de rêver ou de ne pas le faire. Elle ne réagit pas tout de suite et déjà, Pico a répondu. - « Te fatigues pas. Elle nous a oubliés. C'est comme ça les humains. Ils oublient une chose quand ils en aiment une autre. Elle nous aime plus et voilà tout. - Faudrait qu'on se trouve un autre humain. - Faudrait qu'elle nous en trouve un autre, tu veux dire... Nous on est accrochés là et on y restera. On est des marionnettes, t'as oublié ? - Ah oui.... C'est vrai.... Ca m'arrive des fois. Dis donc, la grande, tu peux pas nous trouver des mains pour nous manier à nouveau ? On s'ennuie tellement... Et toi, ça te privera pas beaucoup. » Sarah n'est pas tellement surprise. Elle savait, au fond d'elle, qu'un jour, Pico et Pica réclameraient ça. Elle ne les a pas fait danser depuis tellement longtemps ! Elle ferme les yeux pour mieux se souvenir. C'était il y a tellement longtemps !
Sarah soupire doucement. Ca n'était pas toujours facile de le trouver. Jamais il ne s'installait deux jours d'affilée dans le même coin. Il souriait, souvent, en la voyant venir poser son panier à quelques mètres de lui, mais il ne disait rien. Il continuait sa chanson. Et elle... Quand par hasard il avait le courage de la regarder un peu longtemps, elle devenait toute rouge. Ca aurait pu durer comme ça longtemps, si, un soir, en rentrant, elle n'avait trouvé dans une ruelle, deux marionnettes aux fil emmêlés. Comme une enfant qui joue à la poupée, elle les avait nettoyés, caressés, avait défait les noeuds, tout en leur parlant doucement pour les rassurer. Elle leur avait demandé qui les avait jetés là. Pico avait répondu, à voix basse pour que les passants n'entendent pas, que des malotrus les avaient arrachés à la carriole de leur humain et que maintenant ils étaient tous seul... Pica avait riposté que de toutes façons, l'humain ne les faisait plus danser depuis qu'il avait acheté de nouvelles marionnettes et que c'était tant mieux parce que d'autres mains, peut-être, allaient les manier. Pico avait bredouillé quelque chose, coupé tout de suite par Pica qui avait demandé à Sarah de se saisir de son croisillon de bois. En ce temps-là, Sarah ne s'étonnait pas d'entendre parler des poupées de bois. Elle avait obéi sans discuter et à son grand étonnement, elle n'avait eu aucune peine à faire danser Pica, et Pico non plus d'ailleurs. Elle avait aussitôt adopté les deux pantins et le lendemain, elle les avait posés au-dessus des images, dans la panière, pour aller à la recherche de son bel accordéoniste aux boucles blondes et au regard d'enfant timide.
Dès le premier jour, Pico et Pica s'étaient mis en tête d'aller danser plus près de lui. Sarah avait bien tenté de leur faire comprendre que ça n'était pas raisonnable, mais les pantins, argant de leur tête de bois jour justifier leur idée fixe, avaient persisté et avant une semaine, elle s'était trouvée si près que Mathieu n'avait peu s'empêcher de lui souhaiter le bonjour quand elle arrivait le matin. C'était un bon début, mais ce qui avait accéléré les choses encore plus, ç'avait été ce mauvais garçon qui était venu mettre un grand coup de pied dans le panier d'images pour le plaisir de voir Sarah les ramasser, et pour celui de lui tâter la jupe pendant qu'elle faisait cela. L'imperturbable Mathieu s'était levé d'un bond, et couteau en main. Dans la rue agitée, d'un coup, il y avait eu un drôle de silence. Qu'un autre se batte, c'était ordinaire, banal, sans intérêt, mais le gentil Mathieu, ça, c'était dur d'y croire. Ca ne lui ressemblait pas. Le grand escrogriffe donneur de coup de pied, la surprise passée, avait semblé vouloir relever le défi, mais Sarah avait tiré Mathieu en arrière. Elle ne voulait pas qu'il se batte. C'était un coup à se faire des ennuis, ça, surtout que l'agent de police était passé pas longtemps avant et qu'il ne devait pas être loin. Et puis, elle avait peur qu'il ne soit pas le plus fort, puisqu'il ne se battait jamais. Il avait hoché la tête et rangé son canif sans détourner son regard de celui de l'autre. - « Ramasse tes affaires. On s'en va. » Il avait dit ça d'un ton ferme, impératif, sur d'être obéi, et en même temps, ce ton avait quelque chose de rassurant. Pas comme celui de ce fermier chez qui Sarah avait été placée avant de décider qu'elle préférait tenter sa chance en ville. Comme elle tardait un peu, il s'était approché, accordéon sous le bras, et l'avait serrée doucement en effleurant ses cheveux.
Sarah avait rentré en elle toute la douceur de cet instant et elle avait vite remis dans le panier les images, les chansons, et les deux marionnettes. Ensuite, elle avait laissé Mathieu lui prendre la main et l'avait suivi au pas vif et léger avec lequel il l'avait menée loin de cette rue mal fréquentée. Ils avaient marché beaucoup. C'était un vrai voyage, très loin. Dans des endroits que Sarah n'aurait pas pensés exister. Pour finir, il était entré dans un jardin planté de beaux arbres majestueux, et de parterres de fleurs colorées, où se promenaient des belles dames à chapeaux élégants et des enfants à costume de petit marin, comme ceux des images dans la panière. Ils avaient marché encore un peu, et puis Mathieu s'était assis sur un banc et avait commencé à jouer. Sarah avait posé son panier à côté de lui et, un peu honteuse de sa vieille robe, elle avait commencé à faire danser les marionnettes. Un enfant était venu, battant des mains en riant, puis un autre, puis un autre encore... Leurs mères avaient suivi. Une première dame était venue près pour regarder les images. Une deuxième avait déposé une pièce dans le chapeau melon de Mathieu posé par terre. Les enfants riaient aux éclats et Sarah sentait que Pico et Pica étaient heureux de danser pour eux et de la savoir heureuse d'être près de son accordéoniste. Le soir venant, les enfants et leurs mères étaient partis et ils s'étaient trouvés seuls, assis sur le banc, un peu fatigués mais contents d'être là. Le gardien les avait regardés de loin et puis, il était venu leur dire que le jardin allait fermer, l'air presque gêné de les déranger. C'était un vieux bonhomme à l'air bonasse. Il avait galamment porté le panier de Sarah jusqu'au portail et les avait gratifiés d'un « les enfants étaient bien contents » au ton paternel.
Dans les mois suivants, pluie, vent, soleil, ou même neige, on les voyait passer ensemble, lui avec son instrument, elle avec son panier, cherchant où ils allaient jouer ce jour-là. Le beau jardin, ils le gardaient pour les dimanches et pour les jours de fête. Il ne faut pas abuser des bonnes choses et puis, les rues tristes aussi ont besoin d'un peu de rire. Sarah rouvre les yeux pour regarder Pico et Pica qui dansent au bout de leurs fils, tandis qu'un train fait trembler le mur. Ce temps-là était un temps heureux... Le plu beau de sa vie... Mais il a duré si peu ! Une goutte salée tombe sur l'arlequinade. Sarah cherche des yeux le chapeau melon. Il est là, sur la table, près de la cruche à eau. Le chapeau de Mathieu qu'elle a trouvé posé sur le massif d'oeillets, ce jour-là. C'était un jour de juillet, un jour chaud, agité, un mauvais jour brûlant. Un de ces jours où les hommes deviennent fous, tous autant qu'ils sont, et pas que les hommes d'ailleurs. Un jour fleuri de trois couleurs criant à toutes les boutonnières. Un de ces jours où on ne joue pas des chansonnettes pour les enfants et où les pantins en bois ne dansent pas. Elle était allée chercher quelques bricoles à l'épicerie. A son retour, elle n'avait pas trouvé Mathieu. Elle avait d'abord attendu, puis comme il ne rentrait pas, elle s'était inquiétée. Elle s'était d'autant plus inquiétée que l'accordéon était là, lui, et que c'était bien rare et jamais de bon aloi, quand on voyait Mathieu sans son instrument. Comme la nuit tombait, elle était allée voir au jardin. Il aimait tellement cet endroit ! Chaque fois qu'il voulait réfléchir en paix, c'était là qu'il allait... Bien sûr, elle avait trouvé portes close, mais le vieux gardien avait bien voulu être compréhensif. Ils avaient cherché le long des allées, de banc en banc...
Le gardien l'avait faite asseoir. Il avait décroché Mathieu. Il avait vu la feuille qui dépassait de sa poche. Toute tremblante, de colère et de chagrin, Sarah la lui avait arrachée. Par ce bout de papier, Mathieu aurait dû être sous l'uniforme dès le lendemain. Sarah avait cueilli un oeillet pour le glisser sous le ruban. Elle avait laissé le vieux gardien raconter à la police sa découverte. Elle avait refusé qu'on la raccompagne chez elle. Elle s'était retrouvée seule avec Pico, Pica et le bébé dans son ventre.
C'était il y a si longtemps... Jeannette sera bientôt grand-mère. Ca la rendra, elle, arrière-grand-mère... Plus jamais Pico et Pica n'ont dansé. Pour aucun enfant. Ils s'ennuient, c'est normal. Ils auraient mérité des mains joyeuses pour leur donner vie. - « Il n'est pas trop tard, tu sais. - Non, il n'est pas trop tard ! » Sarah se lève, serrant sur elle la couverture bariolée. Elle détache Pica, et puis Pico. Elle les fait vibrer, un peu, maladroitement. Timidement. Elle a l'impression qu'elle ne sait plus. - « Le petit, tu sais, il saura ! - Oui, c'est vrai, la grande ! Il saura ! Ta fille et ta petite-fille ont pas su entendre nos voix, mais lui, il saura ! - On veut ses mains ! Il sera vite assez grand pour nous tenir ! On veut ses mains ! - Il sera notre vie ! On sera comme avant ! On dansera comme avant ! » Sarah regarde ses mains qui n'ont pas le courage de donner joie aux deux pantins. Elle pense au temps où ils savaient danser si fort, si vivement, si drôlement ... La veille, elle a vu dans une boutique d'antiquaire un petit gars du quartier jouer avec une marionnette superbe. Il la maniait avec une dextérité rare. C'est un enfant rieur et plein de rêves qui, sûrement, sera pour Pico et Pica une bonne paire de mains, une âme à la hauteur. Et elle, Jeannette le lui dit souvent, elle devient trop vieille pour aller s'asseoir toute seule sur son banc, avec son vieil accordéon, son melon rapé mais décoré d'un oeillet jaune et sa robe noire.
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Dernière mise à jour de cette page = février 2011 |
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