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Comme
tous les jours, Veit vérifie une dernière fois son
fusil avant de descendre, puis il se lève en regardant
l'heure à l'horloge de l'église, de l'autre côté
de la place. Il descend l'escalier, qui ne craque pas, et
personne ne fait attention à lui quand il traverse la
salle. Il s'attarde un instant, pourtant, à cause de la
musique. Un CD d'un groupe tzigane. C'est beau, et en plus ça
lui rappelle sa grand-mère. Il aimerait bien s'asseoir et
écouter cette musique avec le jeune couple et leurs
enfants, mais il n'a pas le temps. A cause du clocher qui fait
face à sa fenêtre, ses supérieurs ne lui
passent aucun retard d'aucune sorte.
Donc, comme tous les soirs, Veit
sort de la maison et coupe à travers la pâture à
vaches pour aller plus vite. Il n'y a plus de vaches, mais c'est
quand même la pâture à vaches. A la place des
vaches, il y a des balançoires et un bac à sable,
et puis des tas de fleurs organisées en petits carrés
tenus par des entrelacs de branches. C'est joli, ça aussi.
Et puis ça sent meilleur que le fumier. Après la
pâture à vaches qui n'est plus une pâture,
Veit devrait traverser la cour de la ferme voisine, mais la ferme
voisine n'est plus là non plus. Alors il traverse le
supermarché. Il évite soigneusement le rayon
jouets. Les petits soldats en plastique l'agacent au plus haut
point. Il évite aussi le rayon journaux, à cause
des revues de maquettisme militaire, sorte de jouets de guerre
pour grands enfants. Entré par la porte d'entrée
des fruits et légumes, il ressort par celle de la
boulangerie. Il se dépêche. Il n'a pas le droit
d'être en retard.
 Ca
n'est pas qu'il tienne tant que ça à être un
bon soldat, mais lui, ses frères et sœurs, leurs
parents, aussi, toute la famille, quoi, ils ont bien de la chance
que personne ne se soit rendu compte de l'existence dans leur
généalogie de cette grand-mère à
moitié tzigane. Qu'est-ce qui se passerait si quelqu'un
s'en rendait compte ? Surtout qu'un des beaux-frères de
Veit a été arrêté, voilà six
ans et qu'on ne l'a jamais revu ! Veit est en vue du
blockauss. Il s'arrête un instant et pense à ce
pauvre Ignaz dont le bistrot était un lieu tellement
agréable pour tous ceux qui aiment discuter de choses et
d'autres ! Mais il va être en retard... Alors il recale son
fusil sur son épaule et se dépêche de
rejoindre le blockauss. Veit ne sait pas pourquoi il est aussi
pressé. Tous les jours, c'est pareil. Il se dépêche
et il ne sait pas pourquoi il est pressé. Il sait qu'il
faut qu'il le soit et pourtant il sait que c'est idiot parce que
de toutes façons, ce blockauss fait face à une mer
d'où rien ne viendra jamais. Qui serait assez idiot pour
organiser un débarquement à cet endroit ? La chose
a été tentée, déjà, au début
de la guerre, et cette tentative a été un échec
total. Quand Veit a été envoyé ici, sa femme
lui a écrit, dans une de ses lettres « Je suis
tranquille, là, on ne se battra pas. ». Il devrait
se contenter, tout simplement, de ne se faire remarquer ni en
bien, ni en mal, et attendre... Attendre... Attendre quoi
? C'est bien ça le problème... Veit ne sait pas
ce qu'il attend.
Mais
comme il faut attendre, il pose son fusil et s'assied dans le
blockauss et il cherche une cigarette. Il n'y a plus de tabouret,
dans le blockauss, alors il s'assied où il peut. Il n'y a
plus de blockauss, non plus, d'ailleurs, alors il s'assied sur un
bloc de béton. Il est bien, là, à attendre.
Il regarde cette mer d'où rien ne viendra, et cette plage
pleine de parasols colorés. Normalement, ça devrait
être des piquets de fer et des barbelés, mais les
choses changent tellement... Et puis il y a un air de musique
dans l'air. Il écoute. C'est rythmé et dansant. Il
aime bien ces soirs d'été où les vacanciers
déboulent sous son blockauss. Parfois, même, il y a
des enfants qui viennent y jouer. C'est quand même plus
amusant d'attendre au milieu de tout ça qu'en hiver quand
la plage est déserte. Et puis, il prête
l'oreille, en même temps. Il n'y a plus d'horloge dans le
blockauss, alors l'heure, pour lui, c'est celle de l'église.
C'est elle qui lui dit à quelle heure sa garde se termine,
comme elle lui dit à quelle heure il doit aller la
prendre. Comme tous les soirs depuis le premier soir où
c'est arrivé, en revenant vers le village, il croise deux
gars avec des blousons de toile un peu trop usés pour être
honnêtes et des besaces et il fait semblant de croire
qu'ils vont ramasser du varech ou des coquillages. Et puis,
comme tous les soirs, il retraverse le supermarché, traîne
un peu dans le jardin aux balançoires, un peu plus dans la
salle à manger, et finalement remonte dans sa chambre qui
a une fenêtre juste en face du clocher. Et là, comme
tous les soirs, il s'apprête à poser son fusil et
retirer sa veste quand une voix, dans la cour, en allemand,
l'appelle et lui dit de descendre. Ca a l'air pressant. Il
dégringole l'escalier, traverse en courant la salle où
le jeune homme qui a fait l'acquisition de la maison deux ans
plus tôt, est en train d'expliquer à un ami qu'il
habite une authentique maison hantée. Le voilà dans
la ruelle, en train de courir vers la place. Pourquoi vers la
place? Il n'en sait rien, mais il sait que c'est là qu'il
doit aller. Seulement, il n'y arrive pas. C'est toutes les
nuits la même chose. Toutes les nuits à l'instant où
il débouche sur la place du village, Veit reçoit
une balle entre les deux yeux.
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