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Aujourd'hui, le général
Oovath, qui défendait la citadelle depuis toujours, a été
tué.
Toujours...
Pour Luyarh, ça a commencé dans la pénombre
confortable et chaudement sucrée de la salle où il
a pour la première fois ouvert les yeux. Il a senti qu'on
le portait ailleurs et puis qu'on le déposait. D'abord, il
ne s'est occupé de rien. Il a laissé sa bouche se
remplir de la douce odeur de la salle sombre, jusqu'à bien
souvent, ne plus rien pouvoir avaler, et puis petit à
petit, il s'est mis à entendre et à voir, à
écouter et à regarder. Il a vu la lumière
dorée qui, partout dans la citadelle, philtre et brille en
tous lieux. Il a vu les ombres rassurantes qui se penchaient pour
lui apporter le liquide à l'odeur de la pièce
sombre. Il était bien.
A un moment donné, l'une de
ces formes s'est penchée un peu plus et l'a emporté.
Elle l'a déposé dans une petite bulle de cristal,
dans la salle sombre, et là, elle l'a laissé seul.
Il a d'abord eu peur, peur de ne plus voir la nourriceuse, et
puis il a constaté que l'air de ce lieu avait le goût
de la chose sucrée. Il s'est senti comme au tout-début.
Il s'est endormi, tranquille.
A son réveil, il a eu une
sensation désagréable. Comme si autour de son être
une chose avait changé. Il a voulu passer les pales de ses
bras sur son corps, pour palper, et il a senti que leur forme
avait changé, et senti aussi que son buste avait pris une
consistance qui n'était plus celle par laquelle il aimait
à se caler dans les angles de sa cuve de verre, pour jouer
avec les taches de lumière. Comme tout ça
l'inquiétait, il est sorti de la bulle de cristal, où
l'air avait pourtant un si bon goût, et il s'est rendu
compte que le bas de son corps aussi avait changé et qu'il
avait maintenant deux jambes, comme les nourriceuses, mais il ne
pouvait pas se tenir dessus comme elles.
Il
n'avait pas eu le temps de se questionner beaucoup sur cette
étrangeté car déjà, l'une d'entre
elles l'avait soulevé, placé dans un grand panier
avec d'autres, et le conduisait à une salle où se
trouvaient déjà des tas, et tes tas, et tes tas
d'autres larves. Luvarh ne s'était pas préoccuppé
de leur nombre. Il ne savait pas compter. Il s'était
contenté de jouer avec les autres et avec les éveilleuses.
Plusieurs fois par cycle de lumière, les nourriceuses
amenaient de nouvelles larves pour jouer avec eux, et aussi
souvent qu'ils le voulaient, elles leur donnaient le liquide qui
a l'odeur de la pièce sombre. Chaque cycle de lumière,
aussi, elles emmenaient des larves hors de la pièce. Aucun
ne s'en souciait jamais. Ceux qu'elles emmenaient étaient
toujours depuis déjà plusieurs cycles, ronchons et
renfermés, refusant de jouer à quoi que ce soit. En
général, c'était quand ils cessaient de
manger qu'elles les emmenaient, mais parfois c'était parce
qu'ils s'étaient mis à se frotter le dos aux
arrêtes des cristaux. Luvarh ne s'en était pas
soucié, même quand il avait commencé à
ne plus avoir envie de jouer à rien et à grogner
aux moindres propos des éveilleuses. Et puis, presque
brutalement, il avait eu l'impression que sa peau l'étouffait
et avait cherché à la déchirer. Avant qu'il
aie même eu le temps de comprendre, il s'était
retrouvé enfermé dans la moiteur sucrée et
délicieusement nocturne de la pièce sombre, là
où l'air a si bon goût et où rien ne peut
arriver. Il s'était endormi, rempli de bien-être.
A
son réveil, il n'avait pas été vraiment
surpris de constater que ses bras et ses jambes avaient encore
jambé de forme, que sa peau avait encore durci, que son
acuité visuelle s'était accrue, de même que
son ouïe, et qu'il pouvait se tenir debout, à
présent. Il constata aussi que, s'il était à
l'évidence plus grand qu'avant, il était par contre
plus petit que les nourriceuses. L'une d'entre elles l'avait
groupé avec d'autres, et les avait menés tous
ensemble jusqu'à une salle comparable à celle où
il avait joué étant larve, mais plus grande, et au
lieu de jeux, ici il y avait des tables, des grimoires et une
grande porte ouverte sur un endroit avec plein, plein, plain de
lumière, et des odeurs presque aussi sucrées que
celles de la salle sombre. Son premier mouvement avait été
vers cette porte, mais une éveilleuse l'en avait écarté
et lui avait expliqué qu'il ne fallait attendre un peu,
parce qu'il était sorti trop fraichement de sa cellule et
que l'air du dehors lui ferait du mal. Il avait écouté,
tout en se demandant pourquoi dans cette salle, certaines
éveilleuses n'avaient pas d'ailes. Il n'avait pas posé
la question. Il s'était habitué. Ici, il y avait
des éveilleurs aussi.
Luvarh
était resté longtemps dans cette salle, et
peut-être plus longtemps encore dans le jardin. Il aimait
apprendre les sciences, mais plus que tout, il raffolait du tir à
l'arc. Comme dans l'autre salle, tous les cycles solaires, les
nourriceuses et les nourriceurs amenaient des nouveaux. Tous les
cycles solaires, il emmenaient ceux qui ne se nourrissaient plus
ou avaient tenté de se déchirer le dos. Certains,
dans la salle, cherchaient à expliquer ce phénomène.
Luvarh se contentait de savoir que c'était comme ça.
Certains disaient qu'il suffisait de rester toujours plein
d'entrain pour ne pas être emmené. Luvarh se
contentait de savoir que tôt ou tard, ça lui
arriverait aussi.
Ce en quoi il se trompait... Car il
avait quitté la salle suite à un accident dans le
jardin. On l'avait emmené, une flèche en travers du
corps, et conduit dans la salle sombre. Là, on avait
retiré la flèche, mis un emplâtre et on
l'avait enfermé dans une cellule de cristal à l'air
étrangement parfumé. Ca n'était pas le même
que les autres fois. Mais il s'était endormi d'un long
sommeil réparateur.
A son réveil, une fois
encore, il s'était trouvé changé. La petite
fissure, sur son front, s'était changée en
troisième oeil, semblable à celui des nourriceuses
et des éveilleuses. Ses oreilles étaient devenues
de longues pointes et s'orientaient doucement pour guetter les
sons les plus infimes. Sa peau était devenue plus
résistante, tout en conservant toute sa souplesse.
Il
n'avait pas été surpris qu'on lui fasse signe de
rejoindre un petit groupe qui attendait près d'une porte
qu'on vienne les chercher. Comme sans doute tous les autres,
Luvarh s'attendait à être conduit dans une autre
salle, avec un plafond de verre, et un jardin, et des compagnons
et compagnes de son âge. Au lieu de ça, on leur
avait fait suivre un long couloir, puis encore un autre, et puis
encore un autre. Vint finalement une grande salle, mais elle
n'était pas remplie de jeunes gens de leur âge, ni
d'éveilleurs. Seulement d'arc, de carquois, d'épées,
de poignards et de lances. On les avait armés chacun de
l'arme à laquelle ils s'étaient le plus illustrés
jusque là.
Luvarh avait été fort
déçu de se voir octroyer une épée...
Certes, il y excellait, mais ça n'était pas ce
qu'il préférait. L'un des gardiens de la salle
avait bien voulu perdre un peu de temps à lui expliquer
que si la cité était contente de lui, on lui
donnerait une deuxième arme en récompense et que
celle-là serait à son choix. Nouvelle
réjouissante... Mais comment se rendre digne d'une arme
nouvelle quand on doit jour et nuit marcher sur le chemin de
ronde et guetter un horizon d'où il ne vient jamais aucun
danger?
Luvarh
avait fini par échanger son épée avec
Miglia, qui était depuis peu fort gênée pour
tirer à l'arc, par le développement précoce
et rapide de ces excroissances dans le dos qui la désignaient
comme une femelle. Au moment de cet échange, l'un et
l'autre savaient que de toutes façons, ça ne serait
que de courte durée. Ils avaient tous les deux remarqué
que chaque fois que se finissait un cycle de lumière, ceux
qui n'avaient pas mangé, au réfectoire, ou qui
présentaient des déchirures en quelque endroit du
corps que ce soit, étaient emmenés à
l'intérieur.
On en voyait revenir certains,
changés à nouveau, porteurs d'une force nouvelle et
le troisième oeil devenu comme un jet de lumière.
D'autres ne ressortaient pas. Sûrement, c'était dans
la cité elle-même qu'on avait employé leurs
talents.
Miglia ne ressortit pas. Elle
avait, en partant, confié l'épée à
Luvarh, alors il l'avait gardée.
Vint
un le temps où il eut à nouveau cette sensation
d'étouffement et à son tour, il fut reconduit dans
la cité. Il en profita pour bien regarder autour de lui,
cette foule active et joyeuse, toujours pressée et riante,
s'agitant dans un ordre parfait. Les superbes murailles de
cristal l'intrigaient, aussi, car si différentes de ce que
la forêt, aux alentour, lui montrait. Pourtant c'était
vers la masse de cristal sombre de la grande tour qu'il
concentrait tous ses sens. Il ne savait pas pourquoi mais quelque
chose l'y attirait.
Pourtant, il le savait bien, nul ne
pouvait entrer dans la grande tour, sinon les serviteurs
personnels de la reine, et il n'en était pas un.
Dire que sa métamorphose fut
une surprise serait faux. Dire qu'il n'en fut pas étonné
le serait tout autant. Il réalisa que le changement, en
apparence minime, qu'il avait constaté chez les autres
était en fait colossal. Son apparence extérieure
n'avait presque pas changé, mais tout son être
intérieur s'était transformé radicalement.
Il lui semblait, à présent, dévorer la
lumière et recracher de la chaleur. Plus étonnant
encore : quand il approchait la main du bras d'un jeune guerrier
blessé lors d'un entrainement, la plaie se refermait
aussitôt. Seules les plaies magiques, lui avait expliqué
le vieux Oovah, peuvent résister à cette force.
Encore cela dépend-il de la puissance de l'arme et de
celle du guérisseur.
Dès
lors, Luvarh avait été autorisé à
participer aux expéditions de chasse hors de la cité.
Il avait su aussi qu'en cas de conflit avec les gobelins, les
trolls, les nains ou toute autre espèce, il serait au
nombre des combattants. Il avait été fier de ça,
et comme il était habile à l'arc et à
l'épée, comme il était hardi mais sage,
comme ses dons de magie étaient puissant, on avait fait de
lui un chef pour les autres guerriers de la citadelle. Un petit
chef, d'abord. Et puis un plus grand. Et puis plus grand encore.
Centaine de cycles de saisons après
centaine de cycles de saisons, Luvarh était devenu l'un
des premiers parmi ceux qui commandent aux guerriers de la
citadelle de cristal, mais très rarement il était
autorisé à y entrer. Sa place était dans le
cercle des faubourgs-remparts, cette impénétrable
enceinte à laquelle, aujourd'hui encore, les nains et
leurs alliés viennent de se briser les dents.
Mais aujourd'hui, Oovah est mort.
C'est grave...
C'est
très grave parce que la cité a perdu beaucoup de
guerriers, surtout des jeunes, et que Oovah était le
dernier des princes de la cité. Il y en avait trois,
encore, au temps de la naissance de Luvarh, mais les princes, de
par leur fonction de prince, ne sont guère utile bien
souvent et les deux autres n'ont pas réussi, dans leurs
fonctions respectives (un éveilleur et un gardien des
greniers) à survivre aussi longtemps qu'Oovah. L'un a été
tué par un garde avec lequel il se querellait parce qu'il
l'empêchait de sortir. L'autre a été écrasé
sous des sacs de cristaux. Quand à Oovah, il était
vieux et fatigué, et il n'était plus guère
visible qu'il était différent qu'à la
brillance plus forte de sa peau et à ces petites bosses
dans son dos, qui avaient été autrefois des ailes.
Pourquoi, lui, avait-il des ailes ? C'est sans intérêt...
Et de toutes façons elles se sont déchirées
il y a bien longtemps.
Luvarh
se sent très lourd, très fatigué. Est-ce que
c'est la mort du vieux général qui lui fait ça,
ou bien est-ce que c'est le sang qui coule de ses blessures qui
l'affaiblit ? D'ailleurs, elles auraient déjà dû
se refermer, ses blessures... Mais c'est sans importance. Luvarh
est fatigué. Il cherche autour de lui un endroit calme,
pour se reposer loin de l'agitation frénétique de
cette cité qui, déjà, s'affaire à
redevenir belle et parfaite. Il se laisse tirer délicatement
par la main vers un couloir. Ses yeux emportent du dehors l'image
de la tour sombre, qui miroite de tous ses cristaux, merveilleuse
mosaïque de pierres sombres et pourtant lumineuses. Il ne
verra jamais l'intérieur de la tour, et ne contemplera
même jamais de près les facettes noires, bleues,
vertes, rouges, autour de laquelle volettent les servantes de la
reine et les guerrières attachées à son
service, tandis que lui rampe sur le sol blanc du secteur des
remparts.
Une fois encore, on l'a conduit
dans la salle sombre à l'odeur sucrée, et il s'en
remplit la poitrine. Il n'est pas venu se transformer encore une
fois, il en est sûr. Quelle transformation pourrait-il
encore accomplir ? Il est déjà tout ce qu'un elfe
peut être de plus puissant. Peu importe... Il est fatigué.
Il ne veut penser à rien. Il veut juste dormir, se reposer
loin de l'agitation de la cité trop joyeuse et trop
active, où chacun est toujours trop bien à ce qu'il
doit faire. Il a envie de rêver aux frondaisons où
se mêlent lumière et pénombre, dans l'odeur
des fleurs en train d'éclore et celle des feuillages
pourrissants. Il a envie de revivre ce jour où en venant à
l'appel d'un groupe de cueilleurs de lotus, il a trouvé
dans un étang deux trollillons terrorisés. Oovah
avait été réticent à laisser Luvarh
les reconduire à leur village, mais finalement, c'est
grâce à ça qu'aujourd'hui, les trolls ont
prêté main-forte à la citadelle des elfes.
Luvarh n'a plus envie de penser.
Oovah était un sage, mais il
n'avait pas la joie de vivre qui caractérise les gens de
la cité. Il prévoyait trop de choses, sans doute.
Une
main le tire un peu. Délicatement. Avec un frisson qui
ressemble à de la crainte, mais Luvarh sent que ça
n'en est pas. Il regarde ce qu'on lui montre.
Dans la salle, s'élèvent
cinq cellules immenses. On pourrait sûrement mettre dans
chacune d'elles trois ou quatre elfes adultes et bien constitués.
Mais Luvarh a déjà compris que chacune d'entre
elles n'est destinée qu'à une seule personne.
Distraitement, il regarde passer
deux charriots sur lesquels on pousse ceux qui n'ont pas survécu
à leur métamorphose et ne deviendront jamais des
elfes. Ils vont être mis à poussière et
placés sous les jardins intérieurs ou extérieurs
de la cité.
Lui compris, ils sont cinq dans la
salle, à qui on retire leur équipement. Ceux-là
accessoires à combattre, ceux-là accessoires à
écrire. Ils ont déjà tous compris, et sans
attendre qu'on les y mène, ils vont s'allonger dans les
grandes bulles étincelantes. Aucun ne sait bien ce qu'il
va lui arriver, ni ce que sera sa vie après la
métamorphose. Ils s'endorment.
Au-dessus d'eux, dans la tour
noire, la reine Miglia s'enquiert auprès de ses ministres
du temps dont la cité a besoin pour disposer à
nouveau d'une armée capable de la défendre et de
l'importance des risques d'une nouvelle attaque naine avant ce
délai.
Au-dessus d'eux, Miglia évalue,
pense, réfléchit, assise dans sa pesante rondeur
qui remplit d'autant plus la salle que ses servante, depuis hier,
la gavent pour favoriser une ponte intensive.
En contrebas, la cité vrombit, bruisse de toute ses
ailes, chante de tous ses pieds frappant le sol, ignorante des
périls qui la menacent encore.
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