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Le Porteur

Le métier de porteur d'enfant ne vaut guère mieux que celui de mendiant, pourtant, l'ayant exercé pendant plus de six ans, Pierre pouvait avec une satisfaction non dénuée d'une certaine fierté, compter les piécettes qu'il avait accumulées patiemment et se dire que dans quelques temps, il pourrait s'acheter un étal et des bimbeloteries à vendre sur le Pont-Neuf.

En fait, il n'était pas sûr de vouloir si vite que ça se retrouver toute l'année dans la cohue des badauds et la puanteur des carrosses, mais à la longue, Mariette allait finir par se lasser de l'attendre. Si encore, à son arrivée à Paris, son premier soin avait été de la voir ? Mais Pierre s'était donné dans son travail quelques règles, qui lui avaient permis d'en vivre bien mieux que n'en vivent les autres personnes le pratiquant, et il entendait ne jamais en déroger.

La première de ces règles était qu'arrivant en un lieu, il devait, avant tout autre chose, se rendre à l'église, et si c'était possible, il s'arrangeait pour arriver à l'heure de la messe. Cela lui permettait de converser avec le curé du lieu, et de lui demander de bénir son voyage. Au besoin, il lui faisait ondoyer les enfants, s'il était incertain qu'ils arrivent à bon port. Il lui demandait ensuite où passer la nuit. Il était alors deux possibilités : ou bien le curé le conviait à venir à la cure, ou bien une brave vieille passant par là proposait son hospitalité. Quand il avait réussi à arriver à l'heure de la messe, c'était encore mieux, car tout en faisant mine de ne pas se soucier de l'attention concentrée sur lui, et sur les marmots dont il prenait grand soin, il faisait son choix, et à la sortie, il se faisait inviter par une fermière compatissante et pas trop miséreuse.

Il se portait, en général toujours mieux de dormir dans la grange d'un fermier que dans une cure. La conversation des prêtres, surtout autour d'un repas, lui pesait toujours sur l'estomac.

Pierre avait, pour bien mener le métier qu'il avait, non pas vraiment choisi de faire, mais choisi de continuer, un atout que fort peu de ses confrères avaient : il avait de l'instruction. Beaucoup d'instruction. Certes, il n'était que fils de servante, mais il avait grandi avec les enfants de la maison et suivi avec eux les leçons de leur précepteur. Pourquoi lui, alors que les autres enfants de serviteurs n'y avaient pas droit ? Peut-être par le caprice d'un des garçons, qui tout petit, boudait atrocement dès lors qu'on le privait de « son valet personnel », si bien que la chose avait fini par amuser les parents. Peut-être... En tous cas, grâce à ça, Pierre avait appris bien des choses qui lui permettaient de converser avec des gens de bonne éducation, et d'éveiller leur sympathie.

Les gens de bonne éducation ont souvent bourse plus pleine que les paysans, mais mieux fermée. Pierre savait la leur faire délier. D'ailleurs, comment n'auraient-ils pas eu sympathie pour ce brave homme si dévoué aux petits enfants orphelins et malades qu'on lui avait confié de porter à Hotel-Dieu de Paris ? Il eut fallu être sans-coeur pour ne pas s'attendrir devant le dévouement de cet homme !

Porteur d'enfant, c'est un métier de miséreux. Il n'y a que les crève-la-faim pour le faire. Pierre mourrait de faim, le soir d'hiver où, après lui avoir fait l'aumône d'un repas même pas chaud, le bedeau d'une église, en lui montrant une hotte , lui a demandé de la porter, le lendemain, à Paris. Deux jours de marche, s'il ne neigeait pas. Pierre avait cru que l'homme se moquait de lui, mais il ne se moquait pas, et il n'avait pas encore tout dit. Il n'avait pas dit que, pour son voyage, il ne serait payé qu'en arrivant et au nombre des enfants arrivés en vie. Pierre, en voyant les enfants, avait grimacé et s'était dit qu'il avait intérêt à marcher vite. Avant même de s'être mis en marche, il avait compris qu'il pourrait toujours ajouter un bonus à son voyage avec un ou deux enfants trouvés des ruelles parisiennes. Il ne s'en était pas privé, et cela aussi, s'était devenu une règle, pour lui : faire le tour des parvis et des ruelles où les filles-mères abandonnent leurs enfants.

A l'occasion, il lui était arrivé, même, d'amener à l'Hôtel-Dieu des enfants ayant perdu leurs parents, tout simplement. Certains, assez grands pour marcher. Il fallait, alors, coordonner la troupe, lors des arrivées dans les villages et des passages dans les églises. Il n'avait pas vraiment le don pour discipliner tout ce petit monde... Mais en général, ça se passait bien.

Quand il était enfant, sa mère racontait à Pierre des histoires de bohémien qui vole les enfants, ou pire encore, de monstre qui vient les dévorer. Il en riait, à présent... Pourtant, certains soirs, quand il voyait son ombre sur le chemin, il avait l'impression d'en faire la rencontre... Mais ça n'était que son ombre. Alors il pensait à Mariette, aux pièces dans sa bourse, à celles enterrées sous un arbre pas loin des remparts, et il entonnait une chanson pour les enfants.

Mais ce soir-là, ce n'est pas son ombre qui l'effraya. Là, devant lui, juste devant, il y avait une petite fille qui pleurait en serrant une poupée de chiffon. Toute petite. Pas plus de trois ans. Pâle comme un linge. Elle était adossée au parapet d'un petit pont.

Il n'était pas habitué à faire du sentiment, même s'il savait à merveille en donner l'illusion. Il savait trop bien la fragilité de ces petits êtres, et de toutes façons, il savait bien que, pour ceux qui auraient la chance de survivre, il ne lui serait pas donné de les revoir un jour. A quoi bon, donc, s'attacher à eux ? Ils avaient la valeur que l'Hotel-Dieu accordait à leur vie et c'était tout, et pour cela, Pierre était habitué à défendre son précieux chargement contre tout ce qui pourrait l'endommager.

Il ne savait pas bien, au juste, ce qu'il y avait d'effrayant ou de menaçant dans cette enfant, mais, confusément, il devinait quelque chose de « pas normal ». La raison lui démontrant que rien, absolument, ne pouvait justifier qu'il passe sans s'inquiéter du sort de cette enfant trop jeune pour rester seule, il écarta cette peur comme indigne d'un homme instruit des belles choses de ce siècle dénué de superstitions, où il avait la chance de vivre. N'avait-il pas, la veille, été reçu à la table d'un gentilhomme campagnard qui lui avait longuement parlé des expérimentations dernières faites sur le chariot à vapeur ? Non, décidément, il n'y avait plus place, dans ce monde, pour les peurs irraisonnées. D'ailleurs, Mariette méritait mieux qu'un lâche capable d'avoir peur d'une petite fille.

Pierre s'arrêta, se pencha sur l'enfant. Sûrement, ça devait être une petite du village voisin. Il y était presque. C'était juste de l'autre côté.

Il la souleva de terre, s'étonnant de la trouver si lourde, et pour ne pas la lâcher, la serra plus fort. C'est alors des griffes acérées déchirèrent sa poitrine et que des dents effilées se plantèrent dans son cou.






Dernière mise à jour de cette page = février 2011

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